Comment expliquer la baisse de la natalité ? (2/2)

En débat

Depuis 2011, le nombre de naissances est en baisse en France, à l’exception de 2021. L’année 2024 a atteint un niveau historiquement bas avec une chute de 2,8 % par rapport à l’année précédente.

La baisse des naissances est forte depuis 2022, un phénomène déjà observé dans le passé. Notre pays s’y adaptera

Éric Le Bourg

Chercheur retraité du CNRS en biologie du vieillissement

La parution du bilan annuel de fécondité de l’Insee est généralement accompagnée de déclarations s’affolant de l’avenir de la France et pointant la nécessité d’agir sans tarder : « réarmement démographique » en 2024 ou, avatar de 2025, « Plan démographique 2050 ».

On observe depuis le pic de 2010, qui termine la forte augmentation débutant en 1995, une baisse des naissances qui n’est plus seulement due à une baisse du nombre de femmes en âge de procréer et à un âge plus tardif à la maternité. Depuis 2022, sauf après 35 ans, on fait moins d’enfants (voir Insee Première n° 2033).

En résumé, tout irait mal depuis la remontée de la fécondité fin 2021 après la baisse liée à la pandémie. La nouveauté est peut-être que, alors que bien souvent étaient pointés les jeunes ne faisant plus d’enfants, ce discours tend à être remplacé par une recherche des causes possibles. Le diagnostic est clair : locations touristiques asséchant le marché de la location, précarité des jeunes, inquiétude devant la situation internationale ou écologique, etc.

Quoi qu’il en soit, nous parlons d’une baisse des naissances forte depuis 2022, un phénomène déjà observé par exemple entre 1991 et 1994 (– 6 %). Si la baisse fut de presque 7 % en 2023 par rapport à 2022, elle est de moins de 3 % en 2024 par rapport à 2023.

Cela veut-il dire que la baisse va se terminer, voire que, avec l’augmentation en cours du nombre de femmes en âge de procréer (nées entre 1995 et 2010), les naissances vont réaugmenter et peut-être même, aussi, l’indice conjoncturel de fécondité ? Doit-on plutôt faire l’hypothèse que cet indice va se stabiliser comme dans d’autres pays européens autour de 1,5 enfant par femme au lieu de 1,8 à 2 comme les années passées ? En somme, la baisse de fécondité depuis 2022 est-elle conjoncturelle ou pérenne ?

Dans la première hypothèse, nos dirigeants peuvent s’attaquer à tout ce qui ne peut que retarder la décision d’avoir des enfants : nous verrons bien ce qui se passera. Toutefois, sont-ils prêts à s’attaquer vraiment aux locations touristiques qui stérilisent la location classique partout (on ne parle pas ici du propriétaire qui loue une chambre inoccupée de sa résidence principale), à la précarité de l’emploi, ou à la faiblesse des salaires ?

Dans la seconde hypothèse, qui ne pourrait se vérifier qu’après des années et certainement pas dans les mois qui viennent, il faudrait s’adapter à une situation aboutissant à terme à une descendance finale inférieure à 2, c’est-à-dire le nombre d’enfants qu’a une génération de femmes au cours de sa vie. Cela n’est jamais arrivé depuis 1920 ; la génération née en 1975 a eu 2,02 enfants et celle de 1985 devrait en avoir 2,07 (Population, 4-2024). Pour celles nées de 1900 à 1920, compte tenu de la mortalité de la naissance jusqu’à la fin de la vie féconde, la descendance finale était inférieure à 2, et par exemple de 1,5 pour la génération née en 1900. Notre pays y a survécu, nul doute qu’il s’adapterait une fois encore.

La convergence vers un modèle européen de famille réduite est en train de s’imposer. Un domaine où l’Europe aura réalisé l’unité

Hervé Le Bras

Directeur d’études à l’EHESS

Depuis 2012, la fécondité diminuait lentement en France sans que l’on s’en préoccupe outre mesure. De 2 enfants en moyenne par femme, elle était descendue à 1,8 en 2022, puis soudain, un décrochement de 7 % s’est produit en 2023 sans que cela n‘enraye la baisse qui se poursuit en 2024. L’indice de fécondité est maintenant de 1,62, le plus bas depuis 1945. On peut avancer trois raisons, non au décrochage mais à la tendance à la baisse depuis plus de dix ans, avec par ordre d’importance : l’égalité hommes-femmes, la fin du stigmate de l’enfant unique, le gel des dispositifs de la petite enfance.

Dans les années 1980, le mot d’ordre de concilier vie familiale et vie professionnelle avait maintenu la fécondité française à la plus haute place en Europe. Cela signifiait en fait la double journée pour les femmes car les hommes ont continué à ne guère s’occuper des tâches ménagères ou des enfants. Les femmes l’ont accepté car elles étaient alors moins diplômées que les hommes. C’est maintenant l’inverse. Parvenu à bac +3, on compte 45 hommes pour 55 femmes. Les femmes estiment qu’elles ont droit à une carrière professionnelle autant que leurs compagnons, ce qui signifie moins d’enfants tant qu’ils s’en occuperont peu.

Ce mouvement est amplifié par l’acceptation sociale de l’enfant unique et même du couple sans enfant qui avaient été stigmatisés par une intense propagande dès les années 1930 et dont la fréquence plus faible explique en partie le baby-boom de l’après-guerre. Désormais, plus personne ne pense que l’absence de frères et sœurs nuit au développement de l’enfant. La troisième cause va dans le même sens que les deux premières.

Crèches et assistantes maternelles demeurent en nombre insuffisant et surtout ne sont guère flexibles quant aux horaires, de même que les entreprises et administrations ne facilitent pas beaucoup la disponibilité des parents quand survient un problème de santé ou autre de leurs enfants. À ces trois causes s’ajoute une quatrième plus générale, presque mondiale, l’investissement dans la qualité de l’enfant.

L’Extrême-Orient le montre à l’extrême avec une fécondité de 1,11 enfant en Chine, 1,07 à Taïwan et Singapour et même 0,78 en Corée du Sud. L’attention portée à l’enfant et le coût de son éducation de « petit empereur » comme le nomment les Chinois, ont pour résultat que les couples, ou bien évitent l’enfant ou s’arrêtent au premier. L’économiste et Prix Nobel Gary Becker avait parlé, il y a un demi-siècle déjà, de « qualité contre quantité » dans son Treatise on the Family.

Cette dernière raison vaut pour toute l’Union européenne. On constate en effet que la fécondité baisse d’autant plus qu’elle était haute (Irlande, pays nordiques) et qu’au contraire, elle change peu là où elle était basse (Italie, Espagne, Allemagne), remontant parfois un peu (Portugal, Balkans). La convergence vers un modèle européen de famille réduite est en train de s’imposer, sans doute celui d’une fécondité d’environ 1,5 enfant, un domaine où l’Europe aura réalisé l’unité !

Le journal des intelligences libres

« C’est par des informations étendues et exactes que nous voudrions donner à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde. »
Tel était « Notre but », comme l’écrivait Jean Jaurès dans le premier éditorial de l’Humanité.
120 ans plus tard, il n’a pas changé.
Grâce à vous.

Soutenez-nous ! Votre don sera défiscalisé : donner 5€ vous reviendra à 1.65€. Le prix d’un café.
Je veux en savoir plus !

Lisez la suite de cet article

et débloquez tous les contenus

Je m’abonne


à lire aussi

Retraites et espérance de vie : un scénario erroné

En débat

Publié le 4 avril 2025

Retraites : un scénario erroné d’espérance de vie fait exploser les déficits projetés par la Cour des comptes

En débat

Publié le 26 mars 2025

Comment expliquer la baisse de la natalité ? (1/2)

En débat

Publié le 3 mars 2025

Vidéos les plus vues

La tribune faussement laïque et vraiment islamophobe de Caroline Yadan

Publié le Publié le 4 avril 2025

Droite chrétienne, identitaires et techno-libertariens : trois familles de l’internationale FASCISTE

Publié le Publié le 4 avril 2025

Poursuivi par la Hongrie de Viktor Orbán, Rexhino « Gino » Abazaj risque jusqu’à 22 ans de prison

Publié le Publié le 3 avril 2025

Gaza : le silence assourdissant de l'Europe | Entretien avec Rima Hassan

Publié le Publié le 3 avril 2025

Répression en Turquie : pourquoi et comment les Européens doivent-ils les aider ?

Publié le Publié le 3 avril 2025

Et si on expropriait les ultrariches pour lutter contre le mal logement ?

Publié le Publié le 2 avril 2025