par Jean Geronimo, docteur en Sciences économiques, spécialiste de la pensée économique et stratégique soviéto-russe.

L’objet de ce papier est de cerner les causes majeures de l’échec de la Perestroïka (1985-1991), ultime tentative de réforme radicale du modèle soviétique opérée par le premier – et dernier – secrétaire du Parti communiste de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev.
Politiquement sensible car menaçante pour le pouvoir des groupes d’intérêt liés au Parti et couverts par l’idéologie, donc particulièrement enclins à l’immobilisme, cette réforme touche le cœur du modèle de développement socialiste historiquement choisi par l’Union soviétique et son principal levier : l’économie centralement planifiée (ECP). Pour mieux comprendre les raisons de l’enlisement de la Perestroïka – restructuration –, il convient d’abord d’analyser les blocages politiques inhérents au fonctionnement du système économique.
En théorie régulée par le plan quinquennal – via l’ECP –, la logique centralisée du système économique soviétique a été, en réalité, très tôt détournée de l’intérieur par de redoutables « forces d’inerties » selon l’expression de Gorbatchev. Pour l’essentiel, ces forces conservatrices sont issues des administrations ministérielles en charge des branches industrielles et progressivement devenues de véritables contre-pouvoirs politiques : les ministères de branche.
Le contrôle déficient du Parti
En fixant les priorités économiques et les grands objectifs de production sur 5 ans, le plan quinquennal est considéré comme le levier de la politique définie et imposée par le puissant Parti communiste d’Union soviétique (PCUS). En définissant les grands axes du développement socialiste, il est l’instrument économique permettant la réalisation politique du projet fondateur. Dans le cadre de l’ECP de type soviétique, le plan a donc une fonction idéologique décisive.
Fondamentalement, l’ECP soviétique est un système hiérarchique à 3 niveaux (Centre – Ministères – Entreprises), privilégiant une communication descendante à partir du Centre : le Centre (niveau 1), dominé par l’instance centrale du PCUS, impose – via le Gosplan – aux entreprises (niveau 3) sa politique définie dans le cadre du plan quinquennal, grâce à ses directives relayées par les Ministères (niveau 2). Ainsi, la direction de l’économie soviétique implique la transmission hiérarchique des informations (sur les objectifs à réaliser) du Centre (1) aux agents des niveaux inférieurs (2 et 3) de l’ECP et s’opère selon le schéma suivant : Centre (1) – > Ministères (2) – > Entreprises (3).
En retour, la remontée des informations (sur le degré de réalisation des objectifs) vers le Parti s’opère selon le schéma inverse : Entreprises (3) – > Ministères (2) – > Centre (1). Le niveau stratégique du plan est donc le niveau 2 (niveau intermédiaire), dans la mesure où ce sont les Ministères de branche qui sont le pivot de la communication du Parti en assurant, d’une part, la transmission de ses directives vers les entreprises (niveau inférieur) et, d’autre part, la remontée des informations des entreprises vers le Centre (niveau supérieur). En définitive, cette configuration hiérarchique à 3 niveaux de l’organisation ECP confère aux organes ministériels un pouvoir informationnel stratégique, non prévu par la Doctrine et redouté par l’instance dirigeante du Parti car, en partie, incontrôlable. Cette incertitude fonde la nature politique du pouvoir des Ministères.
Le pouvoir informel des ministères
Le fonctionnement optimal de ce modèle centralisé suppose un comportement loyal des Ministères et leur soumission totale au Parti, dans l’optique d’obtenir une information parfaite (fiable, pertinente, transparente) pour la construction du plan – fixant les objectifs de production – et son exécution. Or, dans la mesure où elle est source de pouvoir au cœur de l’ECP, l’information transmise par le plan n’est pas neutre, par nature : la désinformation devient même une pratique rationnelle, nécessaire à la réussite – voire, à la survie – au sein du système. En tant qu’administration-pivot du plan, les Ministères ont en permanence manipulé les informations transmises par le Centre vers les entreprises (pour imposer leur plan de production) et celles transmises par les entreprises vers le Centre (pour présenter le degré de réalisation de leur plan). Ainsi, en théorie contrôlée par l’instance centrale du Parti communiste, l’information du plan est en réalité doublement biaisée – donc contrôlée – par les stratégies ministérielles. Il s’agit pour les Ministères d’obtenir le maximum de ressources pour les branches industrielles dont ils ont la responsabilité pour exécuter, voire dépasser les objectifs du plan imposé par le Parti. Dans le même temps, cette stratégie permet aux Ministères d’accélérer le développement de leur branche et, par ce biais, renforcer leur pouvoir – en améliorant leur statut dans la hiérarchie du Parti. Grâce à ce contrôle informel de l’information violant la doctrine fondatrice, ce sont donc les Ministères de branche qui, de facto, détiennent le véritable pouvoir en ECP – et non le Parti. Au final, il y a émergence d’un pouvoir parallèle nuisant à la cohérence du plan central et introduisant, en cela, un élément d’incertitude politiquement dangereux pour le Parti.
L’impossible réforme radicale
Ce contrôle de l’information du plan par les structures ministérielles leur permet de court-circuiter le pouvoir du Parti et donc, d’imposer leur propre politique aux entreprises. Dans le même temps, cette configuration de l’organisation ECP permet aux ministères d’imposer leur vision idéologique aux agents de base en charge de l’exécution du plan quinquennal. En conséquence, l’organisation tend à s’écarter des normes officielles fixées par le Parti et, par ce biais, à opérer une déviation par rapport à la trajectoire planifiée. Avec le temps, ce biais informationnel croissant réduit le contrôle réel du Parti communiste sur le plan – donc sur l’économie – et, bientôt, atteint un seuil critique : le Parti devient aveugle.
Ce comportement idéologiquement déviant des structures intermédiaires explique l’impuissance de Gorbatchev à réformer le système économique soviétique devenu, en quelque sorte, désobéissant aux directives du Parti. Sa volonté réformatrice, portée par les slogans de la Perestroïka – transparence (de l’information), restructuration (de l’économie), intensification (de la croissance) – se noie à la fin des années 1980 dans les méandres bureaucratiques du conservatisme ministériel, replié sur la défense de son statut privilégié dans le plan car garant de son pouvoir politique.
Dénoncé dès les années 1950 par Khrouchtchev comme une menace contre le Parti, ce blocage politique des « forteresses ministérielles » empêchera la réalisation des quatre grandes réformes radicales du modèle soviétique visant à rationaliser la gestion du plan : réforme Khrouchtchev (1957), réforme Kossyguine (1965), réforme Kantorovitch (années 1960-1970) et réforme Gorbatchev (1985). Politiquement non neutres en termes de contrôle de la décision économique et, donc, de répartition du pouvoir, ces réformes visent à briser la tutelle des Ministères sur les branches. Avec le temps, ces branches sont en effet devenues de véritables Empires industriels échappant au plan central et, par ce biais, à l’autorité du Parti.
Cette centralisation imparfaite est la condition permissive du pouvoir informel des Ministères, se substituant ainsi au Parti dans la régulation planifiée. Par ses vagues successives de réformes, le Parti cherchera en vain à neutraliser ces stratégies d’autonomie ministérielles dans la mesure où, en mettant en cause sa toute-puissance, elles sont une source de contestation idéologiquement dangereuse. En conséquence, il y a une perte de contrôle irréversible du Parti sur la trajectoire du système ECP.
Une mort politique programmée
Au nom de la défense de leur pouvoir politique issu de leur statut dans l’économie centralement planifiée, c’est donc la stratégie des puissants Ministères soviétiques qui a empêché toute réforme radicale du socialisme, dès lors incapable de s’adapter à la pression technologique croissante issue de la concurrence capitaliste mondialisée. Dénoncé à l’époque par Gorbatchev comme un « mécanisme de freinage », leur sabotage permanent de la politique centrale imposée par le Parti via le plan quinquennal a, de facto, agi comme un frein à la rationalisation du système ECP, gangrené de l’intérieur et, bientôt, contraint de dévier de la trajectoire idéologique prévue.
Ainsi, face à un capitalisme historiquement triomphant, ce conservatisme ministériel a bloqué le développement technologique et, par ce biais, accéléré le déclin de l’économie socialiste. Par ailleurs, le retard considérable de l’informatique soviétique – et des ordinateurs de gestion – empêche un traitement efficace de l’information du plan et, donc, de lutter contre les stratégies déviantes et localistes des redoutables Ministères. En quelque sorte, le socialisme soviétique a été trahi par l’ordinateur via le sabotage de ses propres ministères. Ce biais technologique explique l’érosion inéluctable du contrôle du Parti sur les agents économiques, coupables de « parallélisme » et d’autonomisation par rapport au pouvoir central.
Au final, c’est donc le contre-pouvoir ministériel qui, par son déviationnisme politique croissant s’appuyant sur la désinformation et réduisant l’emprise réelle du Parti sur le plan, a condamné le socialisme soviétique à une mort programmée. La mort idéologique de l’URSS est actée par la démission du dernier leader soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, le 25 décembre 1991.
URSS, de l’idéologie à la chute finale, Jean Geronimo, éditions SIGEST, 2021.
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